Web participatif : entre mythe et réalité
Publié le 20 mai 2013 par Claire Wehrung dans la rubrique  COMPTES-RENDUS 

Web 2.0, web social, web communautaire, web participatif, médias participatifs, réseaux sociaux… l’inflation de terminologies qui accompagne la création des plates-formes internet depuis les années 2000 entretient l’idée d’une révolution technologique mais surtout sociale. A tort ou à raison ?

 

Qui dit “médias sociaux” dit “médias asociaux” ?

Depuis les radios libres aux votes par SMS dans les émissions de télé-réalité en passant par le courrier des lecteurs, les médias ont toujours été « sociaux » dans la mesure où ils ont toujours mis leurs publics à contribution. « Le participatif est consubstantiel aux médias » résument Alexandre Coutant et Thomas Stenger (enseignants-chercheurs et auteurs de « ces réseaux numériques dits sociaux »). Ils rappellent que le crowdsourcing existait déjà avec le journal Paru Vendu et que le crowdfunding incarné aujourd’hui par Kickstarter ou Kisskissbankbank n’a fait que « transposer le dispositif du Téléthon sur internet ».
Aucune révolution donc avec les outils et services communautaires. Pour Coutant et Stenger, la participation est d’ailleurs au fondement de l’internet civil. Ils rappellent que dès les années 80 des « communautés virtuelles » naissent et s’étiquettent en tant que tel. Si l’émergence des e-commerçants et l’institutionnalisation de l’espace web après 1995 a momentanément rendu plus discrète l’activité des internautes, les newsgroups, les chats et les messageries ont rapidement été mis sur le devant de la scène dans les années 2000. Le participatif n’a donc pas attendu le « web 2.0 ».

 

Le participatif : un diktat industriel ?

Comment alors expliquer le succès du terme « médias sociaux » ? Alexandre Coutant et Thomas Stenger avancent deux hypothèses. En proposant ce terme, les acteurs du web ont associé à leur projet technologique une dimension positive : leurs sites permettraient de refaire société. Une façon de répondre aux discours apocalyptiques selon lesquels internet isole les hommes et rompt le lien social. Autre hypothèse proposée par les deux chercheurs : en promouvant le terme « médias sociaux », les créateurs de ces plates-formes encouragent la participation et masquent les enjeux économiques du recueil et de l’exploitation des données apportées par les internautes. Car finalement, à quoi participent-ils ? Ni à la stratégie ni au capital, mais davantage à la production de contenus.

 

Rue89 : « un tiers du site provient du participatif »

Lancé en mai 2007, Rue89 puise son souffle participatif dans l’expérience vécue par ses cofondateurs quelques années plus tôt. Deux d’entre eux, alors journalistes pour Libération, tiennent des blogs dédiés à l’actualité des pays qu’ils couvrent : les Etats-Unis pour USA pour Pascal Riché, la Chine pour Pierre Haski. Dans les commentaires de ses posts, Pierre Haski se souvient avoir vu des internautes initier des débats riches « il s’agissait d’universitaires spécialistes de la Chine, de personnes passionnées par ce pays et vivant sur place, témoins privilégiés de l’actualité ».
C’est ce tryptique  - journalistes, experts, citoyens – permis par internet que Rue89 a progressivement mis en pratique. Pas avec de « l’UGC et la caisse enregistreuse » assortie, ironise Pierre Haski. « Le participatif est au cœur de la façon de travailler des journalistes de Rue89 : sur chaque sujet, la rédaction cherche comment donner la parole, susciter le témoignage ». Une « forte attention prêtée aux commentaires des internautes [qui] caractérise à coup sûr la rédaction de Rue89 » analyse Franck Rebillard (dans Création, contribution, recommandation : les strates du journalisme participatif). « Tous les journalistes, en sus des webmestres éditoriaux, ont l’obligation de modérer les commentaires, d’intervenir, de répondre, y compris à propos d’articles dont ils ne sont pas les auteurs. Au-delà de l’animation du site, cette forte implication dans les commentaires a pour objectif d’opérer une veille sur les préoccupations des internautes, de repérer des sources pointées par ces derniers, bref de faire émerger des sujets d’actualité trop peu présents dans l’agenda médiatique traditionnel »… ou de les traiter sous un angle nouveau. C’est ainsi qu’en 2007, en pleine grève SNCF, Rue89 a repéré parmi les commentaires un cheminot, l’a contacté et lui a proposé d’expliquer comment lui vivait cette grève. «  Il a scanné sa fiche de paie et l’a publié sur Rue89 » se souvient Pierre Haski : une franche rupture avec la couverture traditionnelle des JT qui « donnent une minute de parole aux usagers SNCF, une minute aux syndicats, puis une minute au ministre » avant de passer au sujet suivant.

 

Une participation à relativiser

S’ils sont « promu[s] en tant que vecteur d’un accès plus égalitaire à l’espace médiatique » et public, (Franck Rebillard, Le journalisme participatif, de l’idéologie à la pratique), le journalisme participatif et les réseaux sociaux plus globalement ne sont pas si révolutionnaires. Une analyse poussée révèle que les profils sociologiques des contributeurs sont souvent proches des journalistes professionnels. Si des sites comme Rue89 ou Le Plus du NouvelObs recueillent la parole de la « société civile », par exemple lors de témoignages, la démarche est toujours « top-down » : les journalistes sont allés chercher des internautes, mais au lieu de les interviewer comme ils l’auraient fait pour la presse papier, ils vont les aider à écrire un papier à la première personne pour le publier en leur nom, et les présenter comme des « personnes lambda ». Ce « participatif encadré » montre que les journalistes « gardent le contrôle de l’espace éditorial de la plupart des médias, malgré le déplacement de ces derniers sur l’Internet ».
Alexandre Coutant et Thomas Stenger s’appuient sur la tripartition « 1% de contributeurs,  9% de commentateurs pour 90% lecteurs » pour rappeler que l’accessibilité à ces espaces en ligne reposent sur les goûts et compétences à participer, qui restent très fortement inégaux. Pour preuve l’enquête Sociogeek qui a démontré qu’outre les compétences techniques, la capacité à construire une autorité au sein d’espaces et de publics est fortement liée au capital culturel.

 

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