Connectés mais protégés : le pari des réseaux sociaux décentralisés
Publié le 24 avr 2014 par Lola Aubert

Les travaux de Francesca Musiani, chercheuse au Centre de Sociologie de l’Innovation à MINES ParisTech, présentés lors des SMC Research Awards que nous organisions en décembre dernier, portent, dans une perspective interdisciplinaire, sur la gouvernance de l’Internet. L’article suivant explore les perspectives de l’utilisation de réseaux décentralisés, porteurs de la promesse d’une vie privée malgré tout « connectée ».


 

Le quasi-monopole de Facebook dans le domaine des réseaux sociaux en ligne soulève des questions de protection et de confidentialité des données personnelles de l’utilisateur, ainsi que du contrôle exercé par celui-ci sur les opérations de partage et d’échange au moyen des outils sociaux. Lors de chaque modification apportée par le « géant » à ses termes d’utilisation et sa politique de confidentialité, la question se pose : comment les utilisateurs pourraient-ils quitter Facebook et rester connectés ? Récemment, plusieurs projets de recherche et applications commerciales ont tenté de répondre à cette question en offrant des solutions alternatives.

Ce qui est souvent reproché aux services tels que Facebook, Google+ ou YouTube est la façon dont leurs conditions d’utilisation leur permettent d’exercer un contrôle excessif sur tout ce qui est écrit ou téléchargé par les usagers sur et au moyen du service. Et ceci, sans s’exprimer clairement sur la manière dont ces données sont exploitées – donnant souvent à des applications externes la permission d’y accéder, et suivant parfois une stratégie commerciale « interne ». En revanche, le principe à la base des réseaux sociaux décentralisés est de laisser l’utilisateur du service maître de ses données, en lui donnant la possibilité d’héberger lui-même, sur son propre ordinateur, son profil, la liste de ses amis, les contenus numériques qu’il désire partager (textes, photos, vidéos). Soit les données ne quittent jamais la machine de l’utilisateur, soit elles le font en mode crypté, lors d’échanges directs, d’ordinateur à ordinateur, avec d’autres utilisateurs autorisés. Le modèle technique sous-jacent à ces applications répond à une logique de pair-à-pair (peer-to-peer, P2P) ; en éliminant les intermédiaires dans les activités de partage et de réseautage en ligne, des liens directs sont établis entre les utilisateurs, en reflétant au niveau de l’architecture technique le principe d’échange direct qui, dans un réseau social, motive les utilisateurs à partager.

Si la décentralisation des réseaux sociaux a pour la première fois trouvé un écho dans les médias avec l’histoire de Diaspora* – réseau où des ordinateurs totalement indépendants dits « graines » sont amenés à se connecter directement entre eux tout en abritant leur propre profil – nombre de projets, tels que NoseRub, Appleseed ou en France, Turbulences, relèvent actuellement le défi de créer le réseau social décentralisé qui puisse s’ériger à compétiteur crédible et fiable de Facebook.

L’« alternative » proposée par ces projets de réseaux sociaux décentralisés prendra-t-elle suffisamment pied pour constituer un véritable défi pour le « géant » Facebook, le forçant à reconsidérer ses politiques de confidentialité souvent controversées et sa conception un peu inquiétante de « partage sans friction » ? Le point d’interrogation principal concerne sans doute la réceptivité des utilisateurs à la possibilité de migrer non seulement vers une autre plate- forme, mais aussi vers une application dont la prise en main et les bénéfices d’utilisation sont peut-être moins immédiats, comportant la gestion en autonomie de son propre « petit serveur ». Les critiques dont Facebook fait l’objet rendent pourtant la question légitime et intéressante, bien que sa réponse ne soit pas encore claire: après tout, en travaillant à faire coïncider les liens sociaux avec les liens de réseau, les différents projets qui expérimentent avec la décentralisation appliquée aux réseaux sociaux représentent peut-être la première réelle tentative d’optimisation, à la fois sociale et technique, des outils de réseautage social.

 

Retrouvez l’article de Francesca Musiani dans son intégralité ici :

 

(Re)Découvrez les travaux des trois lauréats du concours SMC Research Awards, Irène Bastard, Andria Andriuzzi & Baptiste Kotras :

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