SMC Cycle “Sciences et réseaux sociaux” Session #1 : Comment parle-t-on de science sur YouTube et les médias sociaux ?

Par Elise Koutnouyan

Ce que l’on retient des échanges :

  • créativité et niches : YouTube permet de parler de science de manière plus ludique mais aussi plus approfondie qu’à la télévision
  • modèle économique : la monétisation sur YouTube reste trop instable pour les vidéastes, qui se tournent vers les partenariats, les financements publics et participatifs
  • lutte contre les fake news : les YouTubeurs ont réussi à prouver leur légitimité de vulgarisateurs scientifiques et participent par leurs contenus à contrer les fake news et le complotisme

Les recherches scientifiques ont trouvé sur les plateformes sociales de nouveaux espaces de diffusion. Sur YouTube, les chaînes de vulgarisation scientifique fleurissent, certaines comptabilisant des millions d’abonnés. « Cela montre un degré d’intérêt pour les sciences chez certains publics, pointe en introduction Guilhem Boyer, Social Media Manager chez Safran. À l’inverse, les médias traditionnels traitent de moins en moins la science. » Comment expliquer ce basculement des sujets scientifiques de la télévision vers YouTube ? Qu’est-ce que cela change dans la manière de parler de science ? Pour en discuter, nous avons invité Léa Bello, scientifique, vidéaste et chargée de communication numérique pour le CNRS, Valentine Delattre, journaliste vidéaste chez Sciences et Avenir et fondatrice de la chaîne YouTube Science de comptoir, Séverine Klein, chef du service communication numérique au CNES et Cyril Pennec, producteur chez Effervescence, notamment de la chaîne YouTube String Theory. La session était animée par Guilhem Boyer (Safran) et David Reguer, directeur général de RCA Factory.

Au sujet de la place de la science sur le petit écran, « je ne crois pas que la télévision abandonne les sciences, explique Cyril Pennec (Effervescence). Mais ce qui a disparu, c’est la science accessible et grand public, ce qu’on peut appeler la “pop science”. À l’inverse, les documentaires sont toujours présents sur Arte, France 5 etc. » Au CNES, « le nombre de sollicitations annuelles pour des documentaires est en constante augmentation », abonde Séverine Klein. Le CNES est passé d’une dizaine à une vingtaine de projets soutenus et suivis chaque année. Pour autant, la télévision subit une période de fragmentation. « Les grandes chaînes s’adressent de plus en plus au ‘grand public’ et vont moins vers des sujets scientifiques réputés ‘difficiles d’accès’, analyse le producteur de String Theory. Internet, c’est le règne de la niche. La science a tellement de sous-catégories que les médias sociaux lui sont très propices. »

Internet viendrait ainsi combler le vide laissé par la télévision dans le domaine de la ‘pop science’. Pour autant, les contenus scientifiques sont très différents entre les deux canaux : « Dans les documentaires télé, c’est un niveau de vulgarisation dit ‘familial’ : on s’adresse au plus grand nombre. Alors que sur YouTube, la personne qui réalise est en général passionnée et spécialisée dans un sujet. Elle va faire un travail de vulgarisation ciblée. On a moins peur d’entrer dans des définitions ou des concepts compliqués, aussi parce que le public peut mettre pause, revenir en arrière, aller chercher un lien, revenir plus tard… », analyse Léa Bello, du CNRS, qui parle d’une complémentarité entre la vulgarisation scientifique à la télévision et sur internet.

« YouTube joue le rôle qu’avait la télévision hier » – Séverine Klein, CNES

Au sein même des médias sociaux, les acteurs de la vulgarisation et de la communication scientifique font une distinction nette entre YouTube et les autres réseaux sociaux. « Sur Facebook, j’ai l’impression que ce sont des vidéos courtes, qu’on consomme et qu’on oublie », dit Valentine Delattre (Sciences et Avenir). Les formats courts, « jetables », poussés sur Facebook et Twitter sont moins propices aux sujets scientifiques. Les intervenants louent la « liberté de ton » de YouTube et l’aspect communautaire et interactif de la plateforme vidéo. « YouTube joue le rôle qu’avait la télévision hier. Assez paradoxalement, les gens sont prêts à y passer du temps, parfois la soirée entière, à passer d’un contenu à l’autre, estime Séverine Klein du CNES. Avec la liberté de format et de ton en plus ! » La plateforme joue le rôle de « catalogue à la demande ». Par exemple, la chaîne principale de CNRS propose reportages et documentaires dits « traditionnels ». Léa Bello observe à ce sujet une évolution des chaînes YouTube de vulgarisation et un retour vers des formats plus classiques et plus longs, qui peuvent se rapprocher du documentaire.

Si YouTube prend petit à petit la place de la télévision dans la vulgarisation scientifique, quels avantages présente la plateforme par rapport au petit écran ? « On devient YouTubeur parce qu’on veut parler de science et qu’on cherche le canal en vogue », résume Valentine Delattre. L’une des raisons essentielles tient à l’audience : celle-ci est plus jeune que celle de la télévision, dont la moyenne est de 60 ans. Pour les chaînes Zeste de Science du CNRS et Science de comptoir, la majorité de l’audience se situe entre 25 et 35 ans mais ce sont les 18-25 ans, qui constituent l’audience majoritaire de String Theory. Autre argument en faveur de YouTube pour les institutions et boîtes de production : l’accès instantané aux mesures d’audience : « YouTube offre une visibilité immédiate. Pour la télévision, on passe parfois énormément de temps à accompagner des projets de documentaire, parfois des années, et à l’arrivée, on ne dispose pas des chiffres d’audience, déplore Séverine Klein (CNES). On a l’impression que la diffusion télé est de moins en moins importante car de plus en plus diluée. » Outre une visibilité plus importante et un retour instantané, internet offre également davantage de flexibilité et de maîtrise : « on gère nous-même nos contenus et ça ouvre de nouvelles pistes de collaboration moins lourdes en termes de temps et de coût et plus libres dans les formats, poursuit Séverine Klein. À la télévision, on ne peut pas s’auto-produire et on a très peu la main sur les contenus. YouTube est un moyen de diffusion directe (on pousse beaucoup les lives) qui permet de faire des expériences. » Cyril Pennec abonde : pour le producteur, YouTube est un « laboratoire de talents et d’idées », qui permet de découvrir de nouvelles personnes et d’explorer de nouveaux formats.

Le ‘ton YouTube’ : humour et incarnation

Investir YouTube nécessite de s’adapter aux codes de la plateforme sociale. Si parler d’un « ton YouTube » est souvent contesté par les vidéastes, on observe tout de même certaines constantes : « incarner ses vidéos marche bien. Qui dit média social, dit interaction avec la communauté et donc incarnation pour lui répondre », analyse Léa Bello. En ce qui concerne les sciences, cette incarnation ne passe pas nécessairement par une présence « face caméra », mais elle se rapporte à l’idée que « sur YouTube, il faut une identité très forte, contrairement à la télévision où on a tendance à aplanir l’identité pour toucher une audience plus large. Sur YouTube, il ne faut pas avoir peur de toucher une niche ». Le « ton YouTube » est un reflet du contenu, éditorialisé et qui s’adresse souvent à une cible ultra spécifique. « Le ton YouTube, c’est d’arriver à créer du lien avec son audience », résume Léa Bello. Cela passe souvent – mais pas nécessairement – par l’humour. Des chaînes comme Alt 236, Fouloscopie ou Chat sceptique, ont ainsi développé leur propre ton, immédiatement reconnaissable.

Du côté des institutions, la tendance est à l’éditorialisation des chaînes YouTube, pour sortir d’une vision trop « catalogue à la demande » et faire circuler les audiences. « Au CNES, nous n’avons pas encore vraiment expérimenté un ton incarné, humoristique mais je n’ai pas de doute que ça ne choque pas, même au sein de notre institution. Depuis plusieurs mois, on essaie de remettre en chantier notre chaîne et de l’éditorialiser », précise Séverine Klein. L’un des formats utilisés au CNES est l’animé, dont sont friands les internautes et les milieux scolaires. Au CNRS, le parti a été pris de distinguer deux chaînes : l’une orientée vers les formats classiques de production (reportages, documentaires et directs) et l’autre, baptisée Zeste de Science, offrant un ton plus décalé et humoristique. « L’idée avec cette chaîne est de sortir toutes nos idées de séries plus ou moins loufoques, explique Léa Bello. On a par exemple remonté des documentaires en bandes-annonces, en détournant les codes du cinéma. Ça nous permet aussi de faire aller la communauté d’une chaîne vers l’autre, de faire des liens et d’amener vers les documentaires plus traditionnels. »

Modèle économique instable

Si l’écosystème de la vulgarisation scientifique est bien installé sur YouTube, la question du modèle économique reste en suspens. « On ne peut pas compter sur la ‘YouTube money’ », soit la monétisation des vidéos, pointe Cyril Pennec (Effervescence). « Le modèle économique de YouTube, qui repose sur la publicité, est très instable » Le producteur utilise YouTube comme un laboratoire et ne cherche donc pas à rentabiliser sa chaîne à travers les seuls revenus publicitaires de Youtube. En revanche, ces productions web peuvent permettre de développer des partenariats. Sa boîte de production développe par exemple une série pour France TV Slash avec un YouTubeur. « YouTube apporte plutôt de la popularité aux vidéastes et donc des contrats avec des institutions ou des entreprises », explique Léa Bello. Les autres formes de financement pour les vidéastes sont le financement participatif (Ulule, Tipeee), le financement institutionnel : le CNC s’est ouvert aux créateurs de contenu sur le web, les produits dérivés ou le sponsoring. « J’ai décidé de garder ma chaîne YouTube Science de comptoir en hobby parce que beaucoup de vidéastes se cassent la figure, explique Valentine Delattre. Mais elle m’a aussi servi de vitrine professionnelle. » Du côté des institutions et des partenaires, les relations avec les YouTubeurs peuvent être difficiles à gérer en termes de financement à cause de la diversité ou l’absence de statut administratif : « ça représente une vraie difficulté pour nous », pointe Séverine Klein. Pour lutter contre ces difficultés, les vidéastes s’organisent petit à petit, notamment avec la création d’une fédération des métiers de création audiovisuelle diffusée sur Internet : la « Guilde des vidéastes » https://guildedesvideastes.org/

Si les médias sociaux représentent un nouvel espace de diffusion privilégié pour les recherches scientifiques, celles-ci côtoient également les théories les plus farfelues. Comment assurer sa légitimité scientifique dans cet univers horizontal de partage des savoirs ? « Sur ma chaîne personnelle, ce qui me légitime, c’est ma démarche, explique Valentine Delattre face à l’interrogation d’un participant. J’essaie d’être la plus rigoureuse possible, j’interview des spécialistes (même si ça ne se voit pas dans le rendu final), je fais relire mon script avant de tourner et je montre la vidéo montée avant de la publier » Point essentiel partagé par tous les vidéastes : la liste des sources publiées en description de la vidéo. Pour valider scientifiquement les vidéos, d’autres méthodes existent, comme les groupes Facebook privés où les YouTubeurs peuvent soumettre leur script. Au CNRS, « on travaille directement avec le chercheur qui a produit l’actualité scientifique, dès le début du processus d’écriture. Il valide aussi le montage pour que les images n’induisent pas en erreur », poursuit Léa Bello. L’évaluation par les pairs et la légitimité sont également au cœur de la mission de l’association Café des sciences, qui regroupe la communauté des vulgarisateurs scientifiques. Elle sert de gage de qualité des contenus produits par ses membres.

Lutte active contre les fake news et le complotisme

« Je ne crois pas que la légitimité scientifique soit galvaudée sur YouTube. Les médias sociaux ont rendu la science accessible en la faisant descendre de son piédestal », défend Cyril Pennec. Les vidéastes sont souvent à l’avant-garde du combat contre les fake news, notamment en matière scientifique. « Les YouTubeurs scientifiques luttent beaucoup contre les fake news, approuve le producteur d’Effervescence. Le debunkage est quasiment devenu un genre à part » Par le système de vidéos-réponses, de nombreux vulgarisateurs entreprennent de démonter (ou « débunker ») d’autres vidéos trompeuses. Les internautes font aussi leur part, dans les commentaires. « Ce n’est pas une problématique propre à YouTube, pointe Séverine Klein. Certains documentaires télé sont des ramassis de sources non vérifiées…et comme il n’y a pas d’interaction, c’est beaucoup moins facile de les débunker. »

Outre les fake news, les vulgarisateurs scientifiques sur le web sont également en lutte contre les trolls et les complotistes. Pour ces premiers, « il n’y pas grand-chose à faire », se désole Cyril Pennec. Le producteur y a été notamment confronté avec la websérie “Scienceuses” incarnée par la comédienne Marion Seclin : « La série a été étrillée par une communauté misogyne qui poursuit cette comédienne. On a signalé les commentaires, mais ça ne sert pas à grand-chose. La seule chose qu’on ait pu faire, c’est lui proposer de porter plainte. » Face à l’inaction de la plateforme, les vidéastes se retrouvent souvent seuls à gérer ces attaques. « Quand je présente des épisodes incarnés, on a eu parfois des commentaires déplacés sur ma personne . S’ils n’apportent rien, on les supprime et j’essaie de ne pas trop y faire attention  », raconte de son côté Léa Bello, du CNRS, qui évoque par ailleurs le phénomène d’autorégulation dans les commentaires. Certains internautes se chargent de répondre aux trolls ou aux complotistes. Globalement, la sphère scientifique ne semble pas la plus touchée par les trolls : « j’ai la chance d’avoir une communauté très bienveillante », souligne Valentine Delattre. Le CNES a quant à lui plutôt affaire à des complotistes. Par manque de temps, mais aussi par choix, l’équipe a décidé de ne pas répondre à ces commentaires et applique une politique de suppression des commentaires injurieux ou complotistes (surtout présents lors de lives). « Je laisse les échanges constructifs : quand un internaute pose une question qui peut paraître complotiste, mais où les réponses apportent quelque chose », précise Mathilde De Vos, Community Manager du CNES. Au CNES, l’interaction avec la communauté est privilégiée sur Twitter ou Facebook plutôt que YouTube.

Préserver la liberté de création

Pour les institutions publiques et les entreprises, les YouTubeurs représentent un nouveau type d’acteurs à prendre en compte dans la communication scientifique. Le CNES ou le CNRS font de plus en plus de collaborations avec les vidéastes, ni journalistes, ni communicants, ce qui invite à de nouveaux rapports. « J’ai l’impression qu’il y a des frottements entre YouTubeurs et institutions, les vidéastes souhaitent une forme de reconnaissance mais ils ne veulent pas devenir la voix de leur maître », estime Cyril Pennec. « La plupart du temps, ce ne sont pas des professionnels. Il y a donc de l’affect et de l’ego qui peuvent entrer en jeu dans la relation. De notre côté, il faut accepter de leur laisser leur liberté de création », développe Séverine Klein. Dans le cadre de collaborations, le CNES met en place des logiques de partenariats et considère qu’il s’agit de  « budget de soutien à la création » et non de « commande », pour laisser cette liberté de création.

Si l’écosystème scientifique sur YouTube se structure de plus en plus, difficile pour autant de se projeter dans l’avenir de la vulgarisation scientifique sur le web. « Notre attitude est pragmatique : on essaie de s’adapter au paysage audiovisuel et numérique. On reste en veille, on teste des choses… », raconte Séverine Klein. Du côté du CNRS, « on va continuer à tester de nouveaux formats, de nouvelles séries, diversifier les collaborations pour ramener d’autres communautés vers la nôtre », explique Léa Bello. Cyril Pennec renchérit: « En tant que producteur, j’ai l’impression que le mouvement de fragmentation des audiences, multiplication des écrans et des acteurs va se poursuivre. On aura toujours plus d’interactions avec les audiences. Nous allons essayer d’aller vers d’autres territoires ». La vulgarisation scientifique sera-t-elle encore sur YouTube dans trois ans ? Difficile de se prononcer pour les intervenants. « Ce n’est pas tellement le canal ni le format qui importe mais la qualité du contenu et son adéquation avec les outils dont nous disposons », conclut Séverine Klein.